Varia

“Varia” est une vidéo qui a été réalisée selon le protocole suivant :
• Trouver sur Internet des vidéos de personnes qui interprètent “l’étude opus 10
n°3” de Frédéric Chopin.
• Sélectionner les vidéos où l’on voit les musiciens jouer (pas seulement leurs
mains).
• Monter toutes les vidéos ensemble et faire en sorte que le première note du
morceau soit jouée simultanément par tout le monde.
• Laisser les interprétations se décaler.
• Arrêter la vidéo quand toutes les interprétations sont terminées.


Le choix de cette “étude 10 n°3” a été motivé par de nombreuses raisons.
D’une part parce qu’il s’agit d’un morceau qui fait sens dans mon histoire personnelle
et certainement une des plus émouvantes partitions qu’il m’ait été donné de jouer.
D’autre part parce que Chopin utilise des procédés musicaux qui agissent
directement sur les nerfs. La construction de sa musique n’obéit pas à un modèle
temporel statique mais à un fonctionnement qui s’efforce d’exciter l’imagination
symbolique. Sa musique ne fonctionne pas par représentation mais par sympathie,
c’est-à-dire une action qui met les idées en résonance. C’est ainsi que les
Romantiques envisagent la musique.
Chopin comprend que le temps n’a nul besoin d’obéir aux critères classiques
d’équilibre et que la musique peut être perçue sans avoir besoin de montrer sa
propre forme. Ainsi il n’utilise pas la sonate comme un modèle mais plutôt comme
une sorte de “prêt-à-monter”, à déconstruire et à reconstruire à volonté.

Cette vidéo rappelle des pièces comme le “Poème pour 100 métronomes” du
compositeur hongrois György Ligeti (1962) ou encore les “Phasing” (1) de Steve
Reich.
J’ai choisi de remplacer les machines et les bandes magnétiques par une ressource
plus contemporaine, Internet et ses milliers de vidéos d’anonymes partagées sur
des plateformes d’échange comme Youtube.

“Varia” regroupe des moments indépendants et crée une temporalité rhizomatique.
57 individus de tous âges, de toutes nationalités de tous niveaux techniques, dans
des contextes différents et à des moments distincts se trouvent réunis dans une parenthèse temporelle autour d’une même partition.
Avec une partition, l’oeuvre devient écriture, ordonnancement du temps.
On montre ici que la musique cesse de se définir exclusivement par la présence du
son. Plus décisive est l’irruption du temps. Un temps propre à chacun.
Et à partir d’une simple ligne écrite, le même évènement s’ouvre à une “harmonie
de différences”.

“Varia” est libre de la nécessité d’exprimer quelque chose par les sons.
On ne se pose plus la question de savoir ce que veut nous dire l’artiste par telle ou
telle oeuvre. On ne cherche pas à savoir ce qu’il y a derrière les sons. On joue les
sons ou plutôt laisse les sons se produire.
De la même façon que Fluxus frappe dans un piano à coups de hache, ou que
John Cage se libère des schémas rythmiques et tonals traditionnels par des
tirages aléatoires, “Varia” détruit la mélodie pour revenir à son essence première,
débarrassée de ses codes harmoniques.
Cependant, “Varia” a ceci en commun avec la musique conventionnelle qu’elle
impose un départ cohérent. L’attaque doit être simultanée, comme un point de
repère. Mais ensuite, chacun a la faculté de suivre sa trajectoire propre plutôt que
d’être astreint à rejoindre un point unique. Chaque interprète raccourcit ou allonge
les sons, produit à volonté le timbre qu’il souhaite.
Dés la première note, chaque interprète est promu au rang d’individualité autonome.
Chacun est lui-même. Sans pour autant être une anarchie, “Varia” ne nourrit pas
l’illusion qu’être au centre, c’est présider. Elle offre à chacun d’être son propre
centre.

“Varia” ne vit (vibre) pas à l’unisson mais établit une relation entre chaos et richesse.

“Varia” n’est pas un morceau de Chopin, c’est un bruit, un brouhaha, un grouillement,
une idée qui bouillonne.


“Je n’ai jamais écouté aucun son sans l’aimer, le seul problème
avec les sons, c’est la musique.”
(John Cage)