Italo Calvino

ITALO CALVINO, "La Machine Littérature"

J’ai choisi de faire l’analyse et le commentaire de l’essai de l’écrivain italien Italo Calvino intitulé “La machine littérature” (1984). Je m’intéresserai plus précisément aux deux premiers chapitres : “Cybernétique et fantasmes, ou de la littérature comme processus combinatoire” et “Entretien sur science et littérature”. Je ferai l’analyse de ces textes, tout en effectuant des parallèles avec mes recherches personnelles et les travaux d’artistes aux préoccupations similaires qui m’inspirent.

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Calvino, passionné de littérature et de sciences (naturelles et sociologiques) deviendra un membre de l’Ouvroir de Littérature Potentielle, crée par Raymond Queneau, à partir de 1972. Son goût pour la fable et l’allégorie le motive à toujours rendre la lecture de ses œuvres accessible à tous, tout en aménageant différents niveaux de compréhension. Dans “La machine littérature”, l’auteur nous parle de génération littéraire automatique. Il développe l’idée de création littéraire par une machine et nous en explique les limites selon lui.

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Dans le premier chapitre, “Cybernétique et fantasmes”, Calvino remonte jusqu’aux débuts du langage et des échanges par le récit pour nous montrer que, même si les individus des tribus primitives ne disposaient que d’un nombre restreint de symboles pour exprimer le monde qui les entourait, les multiples possibilités d’assemblages de ces symboles leur accordaient déjà une certaine richesse de communication. La narration primitive était basée sur un certain nombre de règles, de structures fixes, préfabriquées et finies qui, assemblées permettait un nombre de combinaisons presque infini. C’est ce que Wladimir Propp mettra en évidence à propos des fables russes, elles peuvent être décomposées selon un nombre fini de fonctions narratives. Plus tard Claude Levi-Strauss fera le même constat à propos des mythes des indiens du Brésil, basés sur un système d’opérations logiques de l’ordre de l’analyse combinatoire.
Voici des propos qui me ramènent à mes premières expérimentations sur pixel et notamment autour de cette citation de Leibniz : “Tout message peut-être considéré comme un choix entre une multiplicité de choix possibles, qui peut se résoudre en un nombre suffisant de dilemmes successifs.” Il est donc question de choix binaires entre “oui et non”, “vrai ou faux”, “blanc ou noir”, “1 ou 0”, l’unité de fonctionnement de l’ordinateur.

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On assisterait donc aujourd’hui selon l’auteur, au triomphe de la numérabilité, de la finitude, sur l’indétermination des concepts, tout en complexifiant toujours un peu plus la complexité du monde. Pour imager ses propos, il prend le fameux exemple de Zénon d’Élée qui concevait entre Achille et la tortue une subdivision infinie de points intermédiaires. Ce monde n’est plus à percevoir comme quelque chose de linéaire, de fluide, mais comme une série d’états discontinus (il emploie le terme mathématique correspondant : “discret”).
Ceci me renvoie à d’autres sujets de mes recherches, la question de l’échantillonnage, le rapport “tout-partie” et la place du signal sur le réseau, qui libère un potentiel combinatoire et le rétribue de sa capacité d’interagir avec d’autre signaux. Car un signal n’est jamais unique, il est toujours accouplé avec d’autres registres qui ne cessent de le déplacer dans des ordres de signification extrêmement divers.
Cette revanche de la divisibilité, de la combinatoire, marque la rupture avec le XIXème siècle, avec la continuité historique et biologique de Hegel à Darwin. Pour exemple, la découverte de l’ADN qui avec un nombre fini de constituants élémentaires permet la diversité des formes vivantes que nous connaissons.
Je vois ici l’opposition entre deux visions, celle d’une totalité close, traditionnelle, comme pourrait la définir Mauss : “L’unité du tout est encore plus réelle que chacune de ses parties” ; et celle d’une totalité ouverte, paradoxe post-moderne, une totalité virtuelle toujours inaccomplie, à venir, perspectivante. La croissance du réseau Internet. L’expansion de l’univers.

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La linguistique structurale permet de rapprocher les jeux d’opposition de la littérature des raisonnements en termes de codes et de messages établis par les théories de l’information. L’école “néo-formaliste” soviétique (d’ailleurs dirigée par un mathématicien : Kolmogorov) procède à des analyses littéraires basées sur le calcul des probabilités et la quantité d’information dans les textes poétiques (notamment les fables, si chères à l’auteur). En France, mathématiques et littérature se rencontrent également mais de façon plus ludique, dans les travaux de l’Ouvroir de Littérature Potentielle (ou “OuLiPo”). Dés lors, si des machines peuvent calculer, peut-on envisager des machines pour écrire des romans ? On ne parle pas là de littérature de série, mais bien d’une littérature sensible, prenant en compte des facteurs tels que la psychologie, l’humeur, l’expérience, ... En somme, quel serait le style d’un automate littéraire, machine qui serait capable de réagir et d’apprendre de son propre état ?
Ces théories sont celles qu’ont développés les scientifiques à propos des automates cellulaires ou asynchrones qui varient en fonction de leur état, sans connaître leur rôle au sein de l’ensemble auquel ils appartiennent (le mot dans la phrase, le livre dans la littérature ?). C’est sur ces expériences que j’avais mis au point une de mes pièces, où l’utilisateur dessinait à l’écran un ensemble de pixels qui ensuite évoluaient en fonction des autre pixels environnants. C’est le principe de l’algorithme du “Game of Life” de John Conway. Cette autarcie de l’automate, Heidegger l’exprime très bien : “La rose est sans pourquoi, fleurit parce qu’elle fleurit, n’as souci d’elle-même, ce désire être vue”. La rose ne cherche pas de sens. Elle est. Sans autre finalité.

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L’enjeu serait alors de percer le le secret du passage de l’inspiration, “l’esprit du monde” à travers le poète pour aller noircir la feuille de papier. C’est en établissant ces règles que l’on pourra former une machine “écrivante” avec une personnalité d’écrivain précise impossible à confondre.
Je pense qu’il est tout à fait envisageable de faire ici le lien avec l’image de synthèse “parfaite”, qui puiserait ses modèles non seulement dans des éléments matériels, concrets ou mécaniques, mais surtout dans les sciences (mathématiques, physiques, humaines, ...), la psychologie ou encore la linguistique. J’entends par “image de synthèse” une image qui n’a aucun lien avec de quelconques sujets ou objets réels. Il s’agit de génération par ordinateur. L’assimilation de tous ces domaines devient alors indispensable, dans la mesure où on ne cherche pas à représenter le réel, mais à le synthétiser dans toute sa complexité. On tente de recréer une réalité virtuelle, autonome, avec toute sa profondeur structurelle et fonctionnelle.
Calvino rejoint les propos d’Umberto Eco dans “La poétique de l’œuvre ouverte” en affirmant que le moment décisif de la littérature se situe dans la lecture. Et pour lire, il faut savoir s’affranchir du porteur de messages qu’est l’écrivain, c’est-à-dire en connaître le fonctionnement, le considérer ni plus ni moins comme une machine à écrire.

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Pour l’auteur, bien que la littérature ne soit que la permutation d’un nombre d’éléments fini, il existe un effort constant pour aller toujours au-delà d’elle-même, aux limites du dicible. C’est l’attrait de ce qui est hors du vocabulaire qui meut la littérature. Voilà qui pourrait décrire la notion de mythe, la part cachée de tout histoire, non explorée, qui pousse le conteur à de nouveaux assemblages de signes polyvalents. Le mythe est ainsi l’élément qui donne sa forme au conte.
La preuve de l’existence de la combinatoire, des possibilités de permutation et de transformation dans le langage, c’est le plaisir du calembour, du mot d’esprit. Le fait est que le rapprochement de concepts auquel on est arrivé de façon imprévue libère une nouvelle idée à moitié consciente. C’est le processus de la poésie. Mais encore une fois, le résultat poétique n’est que l’effet spécifique de ces permutations sur l’homme, doué d’une conscience et d’une inconscience, là où vivent “les fantasmes obscurs de l’individu et de la société”.

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La littérature a trop longtemps été complice à la nature, trop attachée à la consécration, à la confirmation des valeurs, à l’acceptation de l’autorité. Sa véritable valeur se montre dans les moments où elle se fait critique du monde qui nous entoure et de notre façon de le voir. Une manière pour les hommes d’acquérir l’esprit critique et le transmettent à la culture ou à la pensée collective. C’est une narration implicite, labyrinthique qui traverse les âges, de l’Antiquité à Borgès, qui donne l’image d’un monde où pour s’orienter, il faut d’abord se désorienter. Le jeu de la littérature est le même que celui du labyrinthe, un défi, un jeu mathématique combinatoire. Je fais ici le lien avec la fameuse théorie des jeux de John Von Neumann qui constitue une approche mathématique des problèmes de stratégie dans des domaines comme l’économie où la négociation.
On précise bien encore une fois, qu’indépendamment de l’intention de l’auteur, c’est au lecture qu’il revient de faire en sorte que la littérature exerce sa force critique (se perdre dans le labyrinthe, ou le résoudre et ainsi en détruire le pouvoir). Un parfait exemple pourrait être le chapitre du “Compte de Monte-Christo” d’Alexandre Dumas, où le personnage de Dantés réfléchit sur la possibilité de s’évader de la forteresse où il est prisonnier. Il imagine les plans d’une forteresse parfaite. Si elle est semblable à celle où il se trouve, alors il ne s’enfuira pas. Ou bien, de cette forteresse mentale, la fuite sera encore plus impossible et alors il suffira de les comparer pour trouver en quel point elles ne coïncident pas. Le point de fuite.

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Italo Calvino parle des différences de transparence du langage selon le point de vue littéraire ou scientifique. On peut alors distinguer deux clans. D’une part celui de Roland Barthes, adversaire de la science mais s’exprime avec une froide exactitude scientifique, qui considère la littérature comme la conscience que le langage a d’être langage, conscient de sa propre épaisseur pour signifier une réalité, une vérité. D’autre part, le clan de Raymond Queneau qui, bien qu’entouré de mathématiciens et de scientifiques, pense et s’exprime à travers les fantaisies, les cabrioles du langage et de la pensée. Pour ces derniers, le langage tend plus à être un instrument neutre servant à exprimer des idées qui lui sont extérieures. Mais cette “classification” n’est pas si simple. Plus loin, Calvino déclare que le plus grand écrivain italien est Galilée, pour son utilisation du langage non pas comme un instrument neutre justement, mais avec une précision littéraire qu’il qualifie d’expressive, imaginative et même lyrique. L’auteur va jusqu’à parler de style poético-scientifique.

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La lecture de “La machine littérature” d’Italo Calvino m’a passionné, car elle fait appel à de nombreux registres que j’ai l’occasion d’utiliser dans mes recherches passées et présentes, notamment l’impact des sciences et des nouvelles technologies sur l’art et le rôle indispensable du récepteur pour créer l’œuvre.
Je souhaite créer un art basé sur un ensemble de règles finies et précises, qui sont une partition offerte au bon vouloir d’un récepteur / acteur (humain ou non, il peut s’agir par exemple de facteurs météorologiques, temporels, ...) qui va réaliser l’œuvre (de la même façon que Satie laissait de vagues instructions aux interprètes de sa musique, qui en devenaient en quelque sorte les auteurs). Le jeu combinatoire qui en résulte produit des résultats proche de l’aléatoire tel qu’ont pu l’expérimenter des musiciens comme John Cage, Brian Eno, Iannis Xenakis ; des écrivains comme Tristan Tzara, William Burroughs ou ceux de l’OuLiPo ; des scientifiques comme John Conway ou Abraham Moles ; et bien sûr des artistes comme François Morellet, Vera Molnar, Sol Lewitt, John Maeda, John F. Simon et tant d’autres.
Je pense néanmoins que la beauté visuelle d’une œuvre ne vient pas de l’utilisation stricte d’une loi géométrique ou logique. Deux fois deux font toujours quatre en maths, mais seulement de temps en temps en psychologie. Il convient donc de manipuler le hasard, c’est entendu, mais sans se laisser manipuler par lui. “Tous les assemblages de formes géométriques ne produisent pas une œuvre d’art. C’est même rarement le cas” (Vera Molnar). Y aurait-il alors de bonnes et de mauvaises règles d’assemblage ?
Le geste créatif, l’accident est un des thèmes majeurs de toute la modernité. L’accident heureux dont un peintre comme Francis Bacon, par exemple, offre des témoignages magnifiques. Mais si l’on tend à la perfectibilité infinie, la correction sans fin que rendent possibles ces technologies numériques, alors on est en droit de s’interroger sur le destin de ce “défaut” qu’est l’art (comme le qualifie Stiegler). Je pense que ce hasard, ces accidents ne seront jamais effacés (je fais référence ici au poème de Mallarmé : “Le coup de dé, ou, un coup de dé jamais n’abolira le hasard”), mais simplement déplacés, dans la mesure où la réalité d’aujourd’hui, en particulier la réalité numérique, ne donne plus à vivre des évènements, mais des éventualités, des moments, où le hasard, l’aléatoire peut être sans cesse réinitialisé. C’est le “moment appelant d’autres moments” d’Henri Michaux, ou encore le “moment subjectif” de Jean-Jacques Rousseau, celui de l’innocence.
Pour moi , la forme la plus aboutie de relation entre sciences et littérature (ou art) c’est l’ordre numérique, qui rend possible une hybridation quasi organique des formes visuelles et sonores, texte et image, des arts, des langages, des savoirs-faire instrumentaux, des modes de pensée et de perception.

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Je terminerai par deux citations d’artistes qui me sont chers et qui me semblent complémentaires avec les propos d’Italo Calvino :
“Quand un artiste adopte une forme conceptuelle d’art, cela signifie que tout est prévu et décidé au préalable et que l’exécution est affaire de routine. L’idée devient une machine qui fait l’art. L’art doit engager l’esprit du regardeur plutôt que ses yeux ou ses émotions. Les idées peuvent s’énoncer par des nombres, des photos, des mots, ...” (Sol Lewitt dans “Paragraphs on Conceptual Art”).
“Bientôt les images seront formées à partir d’un système logique, presque comme on fait de la philosphie. On décrira les objets à partir de principes et de codifications mathématiques au lieu d’arrêter dans le temps des ondes lumineuses” (Bill Viola). (Sans doute sans le savoir, Bill Viola énonce là le principe exact de la programmation orientée objet en informatique telle que le langage “Java” sur lequel a été conçu le fameux logiciel “Processing” de Ben Fry et Casey Reas. Encore une preuve que le rapport langage / image / science n’est jamais loin !).