Peter Kogler

PETER KOGLER, "Pont"

Depuis les années 80, l’autrichien Peter Kogler est devenu célèbre pour sa passion du motif et notamment la figure de la fourmi. Ce goût pour la sérialité et la répétition est un héritage du minimalisme et du pop art. Dans des installations en milieu urbain , l’artiste, tout en reprenant les données fonctionnelles et architecturales du lieu, crée des décalages souvent emprunts d’humour et d’ironie grâce à des papiers peints ou à des vidéo-projections hypnotiques.
J’ai choisi de parler plus précisément de l’intervention intitulée “Pont”. Il s’agit d’un panneau lumineux sur lequel sont animés tour à tour des enfilades de fourmis et un planisphère déployé. Cette œuvre a été réalisée sur le pont de Vanves dans le 14ème arrondissement de Paris dans le cadre de la mise en place de la ligne de tramway T3. A cette occasion, la municipalité a souhaité inviter plusieurs artistes (dont Christian Boltanski, Dan Graham, Sophie Calle, Claude Lévêque, ...) à faire place à l’art contemporain dans cet espace urbain traversé par la nouvelle ligne de transport en commun.

— 

— 

Dans son travail, Kogler s’attache toujours à mettre en rapport urbanité, archtiecture et médias avec l’expérience visuelle de l’espace ainsi créé, entre fascination et angoisse collective. La mappemonde peut faire référence aux flux migratoires et à l’hétérogénéité parisienne. A une autre échelle, les fourmis font sans aucun doute référence au flux des individus dans la cité, à leur organisation, à un ordre social. On peut y voir aussi des groupes d’individus se déplaçant de façon homogène, comme dans les transports en commun.
On peut ici faire le lien avec le cinéma expressionniste qui a tant influencé l’artiste. On se souvient par exemple de la “géométrie de masse” dans le film “Métropolis” de Fritz Lang, où des masses humaines sont mises en mouvement telles des machines dans une architecture qui les dirige. A ce cinéma, l’artiste emprunte également les jeux rythmés d’ombres et de lumières et les revisite à travers ces silhouettes noires qui circulent sur des fonds clairs.

J’aime la façon dont cette œuvre dévoile aux yeux de tous la violence des problématiques politiques de circulation et d’individualité dans l’espace urbain grâceà l’horreur des ces gigantesques insectes qui grouillent sous le pont. En prenant l’image de la fourmi, dont chacun connaît le modèle d’organisation et de rigueur dans lequelle elles vivent, Kogler nous force à porter un regard critique, presque ironique sur nos modes de déplacement.
La fourmi pour dénoncer, c’est aussi le symbole que l’artiste Rafael Gomez Barros a utilisé pour recouvrir récemment le parlement Colombien pour dénoncer la corruption des parlementaires et les conflits armés qui secouent le pays.
L’abstractisation numérique de ces motifs sont les éléments visuels élémentaires qui tendent à structurer nos systèmes d’information, de communication, voire de nos émotions, ceux-là même qui pousse les foules à agir de façon homogène et disciplinée.
Il est donc bien question de faire écho à la dynamique et aux réseaux du lieu investi.
Des flux physiques mais également de flux virtuels, omniprésent dans nos villes modernes. Des motifs répétitifs qui peuvent être perçus comme les idéogrammes qui caractérisent la surface visuelle du Web. La perméabilité numérique des espaces publics et privés, la fusion croissante de ces deux (plani)sphères.
Je vois dans cette intervention une sorte d’avertissement face à ce que l’on pourrait appeler une distraction sous contrôle, une auto-discipline. La recherche d’efficacité et de rapidité, la circulation, la déambulation des individus risque de se réduire à seulement quelques grands axes contrôlables. Un “lissage urbain”. Les grands flux migratoires de la planète. Les rangs d’ouvriers de “Métropolis”. Le troupeau de moutons. La fourmi qui meurt car elle s’est égarée de la file de ses congénères. L’ironie ici est renforcée par le fait que “Pont” a été commandé pour habiller le passage d’une nouvelle ligne de tramway...

Je pense que c’est grâce à ces interventions que l’individu peut prendre du recul sur ce que la ville lui impose. C’est l’art dans la ville qui permet à l’habitant, à l’usager de s’approprier l’espace urbain, de l’utiliser et non pas d’en être dépendant. Malheureusement, l’attention flottante dans le regard du spectateur d’art public le relègue souvent au rang d’art décoratif, d’ornement vide. La vraie force de ce genre d’intervention, c’est la rumeur, la polémique. C’est là que le passant devient spectateur. Les collectivités qui invitent la culture pour “habiller” un lieu font évidemment de la politique par l’art en public. Mais ils ne se rendent pas toujours compte du double tranchant de ces initiatives, du fait que ces œuvres peuvent aussi sonner l’alarme du drame de la ville moderne qui veut tout contrôler.

Et c’est la tout le paradoxe, l’art doit-il, ou a-t-il besoin d’être “invité” dans la ville pour nous indiquer que l’on peut encore fabriquer de l’hétérogène au milieu de l’identique de la mode et des lieux communs politiques et médiatiques ?