Umberto Eco

D’après le premier chapitre du livre “La poétique de l’oeuvre ouverte” d’Umberto Eco.


Diplômé en philosophie, Umberto Eco publie depuis les années 1960 de nombreux essais sur la sémiotique, la linguistique et la philosophie. Si son nom est familier du plus grand nombre pour ses romans (et notamment “Le nom de la rose” en 1980), l’auteur est avant tout féru de la pensée philosophique du Moyen-Âge. Ce sera d’ailleurs le thème de ses premières publications. Quelques années plus tard, il s’intéressera à la culture populaire contemporaine et à l’art d’avant-garde, qui lui inspireront “L’oeuvre Ouverte” en 1962. Dans une interview du journal Le Point du 15 février 2002, il dit : “L’écrivain essaie d’échapper aux interprétations, non pas nécessairement parce qu’il n’y en a pas, mais parce qu’il y en a peut-être plusieurs et qu’il ne veut pas arrêter les lecteurs sur une seule.” Une réflexion menée sur l’ouverture de l’oeuvre d’art.


Dans ce premier chapitre de “L’oeuvre ouverte”, Umberto Eco compare l’oeuvre d’art à un message ambigu et équivoque, un infini, concentré dans une forme achevée. Une multitude de signifiés en un seul signifiant. Il analyse ce qui fait de toute oeuvre d’art une ouverture. Il cherche comment cette façon ambiguë de créer s’impose de plus en plus aujourd’hui comme une nécessité, plus qu’un hasard, un atout de l’oeuvre. Il distingue deux catégories : l’oeuvre achevée et l’oeuvre dite en mouvement.


L’auteur aborde une question que je me suis souvent posée, l’oeuvre d’art existe-t-elle sans public, sans récepteur ? A mon avis, l’artiste qui produit une œuvre sait qu’il structure un message à travers son objet : il ne peut ignorer qu’il travaille pour un récepteur. Mais en discutant avec des personnes de mon entourage, je me suis rendu compte que cette opinion pouvait être contestée, si l’on considère que l’art est plus un moyen d’extérioriser ses sentiments qu’un outil de communication. En somme, une même personne serait artiste et spectateur. Par exemple dans l’Art Brut, les artistes, indemnes de toute culture artistique (pensionnaires d’asiles psychiatriques, médiums, ...) créaient sans avoir la volonté de s’adresser à un récepteur.
Ceci étant dit, pour moi l’oeuvre d’art est bien un message qui permet d’établir une relation privilégiée avec son lecteur, voir même de repenser le rapport du lecteur à l’oeuvre, en bannissant la passivité, la consommation, pour au contraire mettre en valeur l’activité et l’effort que doit fournir celui-ci.
Dés que je crée une pièce, qu’elle soit plastique ou musicale j’ai toujours à l’esprit la façon dont elle va être perçue par une tierce personne. Cette réflexion agit donc sur le processus de structuration et de production de cette pièce. D’une manière plus générale, je pense qu’il s’agit là de notre rapport aux autres, qui d’un point de vue philosophique sont indispensables à notre propre réalisation. D’une façon assez pessimiste c’est une des thèses avancées par Sartre dans son “Existentialisme”, disant que l’homme est contraint de vivre avec les autres pour se connaître et exister mais que la vie avec les autres prive chacun de ses libertés.

Je ne peux concevoir qu’une oeuvre soit autre chose qu’ouverte. Même une fugue de Bach, si codée soit elle est ouverte. Umberto Eco nous dit qu’une fois l’oeuvre consommée, il y a deux possibilités. Soit l’oeuvre est achevée, dans le sens où son auteur a fixé le sens et les possibilités. Soit l’œuvre est ouverte, c’est-à-dire que l’interprète (pour l’exemple de la musique), ou bien le lecteur, l’amateur d’art en général, participe à l’œuvre et ce, de façon active, sa collaboration est nécessaire à l’œuvre. Mais puisque l’art n’existe qu’à l’instant où il y a un public, ce dernier participe de façon essentielle à faire de l’oeuvre ce qu’elle est.
Je pense que la feuille de papier, la toile, le morceau de roche à sculpter, le matériau physique n’est qu’un outil. La véritable oeuvre d’art se situe dans la trace qu’elle laisse dans la mémoire du spectateur, dans les émotions qu’elle lui fait ressentir. De fait, l’œuvre d’art est un objet dont on peut retrouver la forme originelle, comme l’a conçue l’auteur (la forme achevée), mais c’est surtout une action du lecteur qui exerce une sensibilité personnelle, sa culture, ses goûts, ses préjugés orientant sa jouissance.

Là où cette poétique de l’oeuvre ouverte devient intéressante, c’est quand elle permet des “actes de liberté consciente”, comme le souligne Pousseur. Chaque interprète élabore sa forme personnelle, sans y être obligé par l’oeuvre. Platon dans le “Sophiste”, note que les peintres représentent leurs personnages en fonction de l’angle sous lequel ils seront regardés. Aujourd’hui l’artiste crée en considérant l’importance de la personnalité du récepteur. Il crée alors des objets en perpétuelle transformation.

Si l’objet physique n’est qu’un outil, le mot doit lui aussi être considéré comme tel. Comme l’explique la citation de Mallarmé dans le texte, il doit suggérer pour que l’oeuvre puisse se produire chez le lecteur. L’organisation des mots, ou plutôt la désorganisation des mots et phrases (l’entropie), par rapport à notre système habituel de langage, participe à faire du texte un poème. Cette notion de chaos organisé est développé par John Cage dans sa “Théorie de l’inclusion”. C’est de la surprise que naît le caractère poétique. C’est en tout cas ce que nous nous efforçons de faire en écrivant les paroles pour mon groupe de musique, en travaillant avec un ami qui a publié plusieurs recueils de poésie. Voilà pourquoi j’admire entre autres toutes les recherches de l’OULIPO. Cette faculté à créer un monde à part entière en rapprochant deux mots qui paraissent ne pas pouvoir être associés. Je me souviens aussi du livre “Ralentir : mots-valises !” de Alain Finkielkraut que je dévorais quand j’étais petit.


L’autre forme d’oeuvre ouverte à laquelle Umberto Eco fait allusion, l’oeuvre en “mouvement” est pour moi la matérialisation dans la réalité physique de tout ce que nous avons évoqué plus haut. Voilà une poétique de l’oeuvre ouverte qui me touche puisque j’essaye de la mettre en pratique dans mes recherches personnelles, ce que je pourrais appeler l’interactivité. C’est en tout cas comme ça que je perçois les exemples de l’auteur avec le “Scambi” de Pousseur, les mobiles de Calder, ou encore le “Livre” de Mallarmé. L’artiste doit donc prendre en compte dans son projet, le fait que l’interprète va agir sur la structure même de l’oeuvre. A travers mes recherches personnelles, j’essaye d’aller dans ce sens en envisageant l’image non pas dans un rapport frontal, mais plutôt comme une trajectoire, une navigation. C’est l’action de regarder qui fait naître l’image, la modifie et engendre des univers multiple (des “multivers”).

Et évidemment, cette poétique est étroitement liée à l’évolution des connaissances scientifiques et technologiques. Parfois même aujourd’hui on ne sait plus bien si l’art se sert de la science où si la science fait de l’art. Les innovations technologiques sont omniprésentes dans les installations intéractives.
Cet art interactif est pour moi une évolution naturelle de la poétique de l’oeuvre ouverte. C’est une invitation certes orientée mais relativement libre, à imaginer, à rêver, dans un univers qui reste celui de l’auteur. Ces oeuvres sont donc très modernes puisque toujours à achever.
“L’univers a signifié bien avant qu’on ne commence à savoir ce qu’il signifiait”. Cette citation de Levi Strauss est très proche de celle d’Einstein dans le texte à propos de la notion de totalité. La vision traditionnelle envisage volontier une totalité “close”. Plaçons-nous du point de vue de notre société actuelle, basée sur les réseaux et marquée par l’accroissement de l’information (le livre “Au commencement du temps” des frères Bogdanov est très intéressant à de sujet ; Philippe Breton propose aussi des pistes telles que : “tout existe sous forme informationnelle”). De ce point de vue, des thèses comme celles de Mauss : “l’unité du tout est encore plus réelle que chacune de ses parties” me semblent fausses. Aujourd’hui avec le virtuel, la réalité ce sont les signaux qui composent le réseau. Il est donc impossible d’avoir une vision globale. C’est tout le paradoxe post moderne, une vision virtuelle d’une totalité toujours inaccomplie, à venir, perspectivante. Une hypertotalité, à mettre en relation avec les notions d’hypertexte, hypermedia. Une totalité ouverte. L’ouverture est donc bel et bien un concept moderne.

Encore une fois nous sommes face à une réflexion très scientifique, se dire que la connaissance incomplète d’un système est une composante essentielle de sa formulation. De plus, il est essentiel d’avoir toujours la perspective de quelque chose de nouveau à voir, à découvrir. Être “ouvert” est l’ingrédient essentiel à l’activité créatrice.
En envisageant le fait qu’on pourrait commercialiser un enregistrement des seize sections d’un morceau séparément les unes des autres, Pousseur avait anticipé les recherches des ingénieurs de Sony, qui travaillent actuellement sur la mise en service de fichiers audio où l’auditeur pourrait agir en temps réel sur le volume de chaque instrument qui compose le morceau. Un mixage unique et personnalisé pour chacun.

J’aime à penser que l’oeuvre peut devenir un champ de possibilités.
Créer un nombre astronomique de combinaisons à partir d’une quantité limitée d’éléments mobiles. L’art numérique. J’adore le fait qu’avec la programmation, quand on a fini d’écrire, l’écriture elle-même se met à créer. Voir comment un ensemble d’instructions peut réaliser quelque chose auquel on ne s’attend pas. Une oeuvre ouverte. Cependant, il y a aussi des limites dans ce cas et c’est ce que note Vera Molnar : “Tous les assemblages de formes géométriques ne produisent pas une oeuvre d’art. C’est même un cas très rare [...] La beauté visuelle d’une oeuvre ne vient pas de l’utilisation stricte d’une loi géométrique ou logique. Deux fois deux font toujours quatre en mathématiques, seulement de temps en temps en psychologie ou en art”.

En revanche, je ne suis absolument pas d’accord avec Umberto Eco lorsqu’il dit que le dessin industriel est à l’origine de toute une gamme d’oeuvres en mouvement. Fauteuils, lampes, meubles, ne sont pas des oeuvres mais des ouvrages. L’artiste pose des questions (la “Question” de l’Abécédaire de Deleuze) à l’homme, mais c’est l’artisan qui lui apporte des solutions physiques et concrètes.


En conclusion, la poétique de l’oeuvre ouverte peut s’appliquer à toute production artistique au sens où l’est un débat : on attend, on souhaite une solution, mais elle doit naître d’une prise de conscience du public.
Je suis donc convaincu que toute oeuvre est ouverte, mais je comprend que je le suis parce que je vis au XXIème siècle. Plus le temps passe, plus l’oeuvre s’ouvre. Les artistes baroques n’avaient pas forcément conscience de l’ouverture révolutionnaire de leurs trompe-l’oeil. D’ailleurs ce n’est que depuis un siècle que l’ouverture de l’oeuvre devient un moyen pour les artistes d’interpeller le spectateur, l’être humain. Comme l’évoque Brecht, le dramaturge ne propose pas de solution, seulement des interrogations, sans conclusion.
A mon avis, l’ouverture de l’art contemporain n’est que le reflet de la multiplication des messages possibles de l’oeuvre.