Art and Politics

LES RELATIONS ENTRE ART ET POLITIQUE

Comment envisagez-vous les relations entre art et politique aujourd’hui ? Doit-il nécessairement y avoir un lien entre les deux ? De quelle nature peut-il être ? En s’appuyant sur des exemples artistiques, exprimez votre point de vue.

L’art se pare d’idéalisme, vise l’arrachement du spectateur aux turpitudes terrestres.

Bien sûr on peut considérer que le fait d’occuper le terrain, d’investir la ville (la polis) est en soit un acte politique. Pour moi cela relève plus d’une exploration que d’un frottement contre (ou pour) une autorité. L’histoire de l’homme c’est s’accaparer des territoires. L’enfant qui proclame le bac à sable comme espace de son imagination est-il engagé politiquement ? C’est plutôt la créativité sans limite, l’atelier sans mur, bien que, la volonté d’affirmer un pouvoir ou un point de vue spécifique concernant la vie et l’organisation de la polis constitue en soit un mobile politique.

Et même si Dennis Oppenheim a raison de dire (1969) que l’engagement de l’artiste c’est de montrer que son oeuvre peut exister en dehors d’une galerie, s’il est intéressant d’explorer les conditions, les motivations de fabrication, replacer une oeuvre dans un contexte c’est recadrer l’imagination du spectateur, c’est forcer le compromis entre compréhension et goût personnel, c’est forcer le médiocre là où pourrait rugir haine ou adoration. En cela, la manière de présenter l’art à l’oeil du spectateur relève d’une politique des sens, d’une politique tout court.
Aujourd’hui comme au temps des régimes les plus extrêmes, toute muséographie est politique, met en avant une identité nationale ou régionale, une continuité historique, la culture d’un Etat et développe une symbolique de domination où l’oeil, s’il n’est pas capable de distanciation, devient vite asservi.

A ce niveau, les relations qu’entretiennent des artistes comme Daniel Buren avec la politique sont très intéressantes. Libéré des impératifs “muséaux”, l’art s‘improvise, se donne spontanément. Artiste, art et spectateur n’ont plus d’intermédiaire. Ce concept a déjà été le sujet de polémiques au moment de la Sécession viennoise, puis a trouvé des échos dans les mouvements de la fin du XIXème, début du XXème siècle (Courbet, Manet, impressionnistes, dadaïstes, ...).
Aujourd’hui, de plus en plus de formes d’art se veulent en rapport direct avec le réel, sans intermédiaire, l’œuvre s’y configurant en fonction de son espace d’émergence et des conditions spécifiques le qualifiant (par exemple les travaux urbains de Didier Courbot).

Il est évident que les évènements des années 1960 font prendre un tournant à l’art politique, révélateur de tensions et agent démocratique, mais ils contribuent également à faire de l’art public un lieu commun de la création plastique contemporaine. Plus rien n’en sort de véritablement transformateur. L’art devient aussi profond qu’un défilé ou un feu d’artifices.

Je trouve inexact de qualifier l’artiste de témoin de son temps. L’artiste n’a pas de temps, n’a pas d’espace. Il est le temps. Il est l’espace. Il est témoin d’une émotion, d’un sentiment, mais surtout pas du temps, qui inévitablement replace l’homme face à ses contraintes physiques, sociales et historiques, face à un quotidien dont nous cherchons, à mon avis, à nous échapper. Bien que je comprenne tout à fait les motivations des artistes engagés ou “utilisés”, collusion, tutelle ou opposition sont des formes d’expression qui me touchent extrêmement peu d’un point de vue contextuel.
Cette vision peut certainement paraître élitiste, mais je me demande encore aujourd’hui pourquoi ce “don” spirituel de l’homme à être artiste s’abaisse à des querelles d’enfants, s’enferme dans un système créé par l’homme lui-même au lieu de tenter de l’en faire sortir. On ne regarde pas une lumière stroboscopique lorsque l’on est épileptique...

L’art n’a pas besoin de prétexte pour s’exprimer et cet art politique-journalistique-documentaire-témoin de son temps, lorsque l’on considère son contexte, m’apparaît émotionnellement comme pâle, fade et presque transparent. Ceci peut être dû au fait que je fais partie d’une génération qui n’a pas (encore) connu de grande guerre, de grande dépression et que la souffrance devient palpable lorsque tout devient une copie d’une copie d’une copie. Une tentative de sensibilisation à un sentiment commun rabâché, ressassé qui nous est inconnu, ne nous évoque rien et qui psychologiquement nous empêche d’être libre, nous empêche d’avancer.

Art et politique sont deux réalités de l’homme qui inévitablement peuvent se nourrir l’une de l’autre. Et malgré les réflexions précédentes, je pense qu’entre l’artiste et “le” politique doit se nouer un rapport de force pour que l’art continue d’exister avec le plus de subjectivité possible.
Car à partir du moment où l’art décide d’écrire “LE” politique, qu’il s’agisse de le célébrer ou de le critiquer, il perd de sa spontanéité, de sa liberté.
D’une manière générale, l’art, qu’il entretienne des relations avec la politique ou non, me semble beaucoup plus intéressant dans son concept et dans sa création que dans son contexte.

Je pense que Courbet avait bien compris qu’art et politique ne peuvent entretenir de rapport naturels et que ces liens doivent sans cesse être renégociés lorsqu’il disait : “Je suis mon propre gouvernement.”