Duchamp

Marcel DUCHAMP et son « ready-made »

Marcel Duchamp est né à Blainville-Crevon le 28 juillet 1887. Grandissant dans une famille d’artistes, son Œuvre est très hétérogène. S’intéressant dans un premier temps à la peinture, il s’en écartera aux alentours des années 1913, 1915 en lançant un concept qui deviendra révolutionnaire : le « ready-made ».

Le « ready-made », ou « already-made » (littéralement « tout-fait ») consiste à choisir un objet banal du quotidien et à le métamorphoser, le propulser au rang « d’œuvre d’art », sans toute fois le modifier d’une quelconque manière plastique. L’objet commun, déjà « tout-fait » est revendiqué comme œuvre d’art par l’artiste, du seul fait de l’avoir choisi et extirpé de son contexte original.

Le concept même du « ready-made » va provoquer de très vives réactions dans le milieu de l’art. Et c’est précisément de cet « art » dont il est question, et que Duchamp tente de redéfinir en établissant une rupture radicale avec les valeurs établies de l’esthétique traditionnelle.

La « Roue de bicyclette » (1913), assemblage d’une roue de bicyclette en métal sur un tabouret en bois peint, est considérée par certains comme le premier « ready-made » de Duchamp. Cependant, l’intervention plastique de l’artiste dans cette œuvre l’exclut de ce mouvement. On peut dire que cette roue de bicyclette rentre plus dans le cadre de la fascination de Duchamp pour le mouvement et sa capacité hypnotique (que l’on retrouve dans certaines de ces peintures, notamment (« Nu descendant un escalier, 1912).

Le premier objet « ready-made » apparaît donc plus tard, en 1914. Alors qu’il parcourait un bazar, l’attention de Marcel Duchamp se porte sur un « porte-bouteille ». On peut considérer ce choix déterminant, car l’action même établit un des plus grands principes du concept de « ready-made » : une pure indifférence visuelle.
Dans sa tentative de redéfinition de l’Art, l’artiste choque, en se plaçant en totale opposition avec l’image commune du statut d’œuvre d’art.

On peut voir dans le sujet une sorte d’ironie vis-à-vis de l’art. Ici Duchamp choisit un objet dérisoirement et pathétiquement inintéressant. Si on imagine une sorte de hiérarchie des objets dans leur rapport à l’homme, celui du sujet n’est même pas en relation directe, puisqu’il sert à faire sécher les bouteilles qui elles, contiennent le breuvage. Cette « distance » nous montre bien le « gouffre » existant entre l’objet « industriel » et l’œuvre d’art, et que Duchamp souhaite franchir.

L’absence totale de bon ou de mauvais goût, attribuée à « l’indifférence visuelle » semble constituer une « anesthésie complète » vis-à-vis de l’objet. Car pour Duchamp, le goût ne doit pas intervenir, ne doit pas être un frein à la créativité : « […] que le goût soit bon ou mauvais, cela n’a aucune importance, car il est toujours bon pour les uns et mauvais pour les autres. Peu importe la qualité, c’est toujours du goût. ».
Et pour échapper à cet enfermement, Duchamp va chercher la libération de toute intervention humaine, la déshumanisation de l’œuvre d’art. Ainsi le goût devient une affaire d’habitude, de répétition de choses déjà acceptées, auxquelles on ne prête plus vraiment attention.

Un autre « ready-made » illustre très bien cette pensée : « Fontaine » (1917). Outre l’histoire quelque peu anecdotique du fameux urinoir signé « R. Mutt », cet objet va permettre à l’artiste d’écrire des propos parmi les plus révolutionnaires et pertinents sur l’art. Ainsi définira-t-il publiquement sa vision de l’œuvre d’art, à savoir que peu importe la provenance de l’objet, l’artiste l’a choisi et l’a tiré de son contexte original, le plaçant sous un nouveau titre et un nouveau point de vue. On peut dire que d’une certaine façon l’artiste fait renaître l’objet, en créant une nouvelle pensée.

On peut considérer d’une certaine façon que le concept de « non-intervention » de l’artiste rejoint la notion de la primauté de l’idée sur la création. Les mots de Duchamp : « l’artiste n’est pas un bricoleur », renforcent cette pensée.

Une autre dimension apportée par les « ready-made » est due aux courtes phrases qui les accompagnent souvent. Cette phrase, au lieu de décrire l’objet comme l’aurait fait un titre, emporte l’esprit du spectateur vers d’autres idées. L’artiste définira ces œuvres verbalement modifiées comme des « ready-made aidés » (ready-made aided).
Dans « Fontaine », en plus de l’ironie et le dédain exprimés par l’objet lui-même, Duchamp met en place un véritable jeu entre titre et image. En même temps qu’il place un objet juste bon à recueillir les excréments de l’homme, il le propulse au rang d’objet décoratif digne des plus beaux jardins ou des plus grands palais, ou encore, mieux au rang de légende (fontaine de jouvence, par exemple) grâce à son titre.
Ce jeu entre texte et image pourrait être comparé à la figure de style appelée « oxymore » en littérature (juxtaposition de deux mots opposés) et associé, dans un sens plus large, à la place que prend l’artiste face aux valeurs de l’esthétique traditionnelle.

Il innovera à nouveau en créant diverses déclinaison du « ready-made » : le « ready-made réciproque », le « ready-made à distance », …

En plus de confirmer l’abstraction de l’intervention de l’artiste, ces déclinaisons pointent sur un autre aspect fondamental du « ready-made » : il n’a rien d’unique. Preuve en est encore que la plupart des « ready-mades » existant aujourd’hui ne sont pas des originaux au sens reçu du terme.

Paradoxe de cette « création industrielle », Duchamp limite sa production de « ready-made » à un certain nombre d’exemplaires par an pour pouvoir s’exprimer sans discrimination dans ce concept et pour susciter une sorte de manque chez lui-même et chez le spectateur, pour qui il considère l’art comme « une drogue à accoutumance ».

En conclusion, Marcel Duchamp fut un véritable révolutionnaire dans la réflexion qu’il a mené sur les notions de l’Art et d’Esthétique. Avant-gardiste et provocateur, il comptera parmi les premiers artistes à accorder le statut d’oeuvre à ses notes de travail et choquera jusqu’au bout : « Comme les tubes de peintures utilisés par l’artiste sont des produits manufacturés et tout faits, nous devons conclure que toutes les toiles du monde sont des ready-mades aidés et des travaux d’assemblage. »