Der Wanderer...

« Le Voyageur contemplant une mer de nuages » (Der Wanderer über dem Nebelmeer)
Caspar David Friedrich, 1918


« Le Voyageur contemplant une mer de nuages » (Der Wanderer über dem Nebelmeer) peut être divisé en trois parties verticales et en deux parties horizontales.


Dans la partie inférieure se trouve, au premier plan, le sommet d’une montagne rocheuse. Un personnage s’y tient debout, dans la partie centrale du tableau. Il tourne le dos au spectateur, tient une canne dans sa main droite et regarde la montagne la plus haute du paysage. Devant lui s’étendent des nuages qui laissent apparaître ça et là d’autres sommets rocheux. On distingue en arrière plan des lignes géographiques correspondant à des régions montagneuses. Enfin, la partie supérieure est consacrée au ciel contenant quelques maigres nuages.



On peut supposer que le personnage vient de terminer l’ascension de cette montagne, il a atteint son but et s’offre un moment de repos pour contempler le paysage qui s’offre alors à lui.



Avec le Romantisme au XIXème siècle en Europe, le paysage trouve une nouvelle place. On développe un véritable culte de la nature, un art personnel et suggestif. Dans cette volonté de rompre avec le conventionnel, on recherche un nouveau langage qui abolirait les barrières entre les domaines artistiques (musique, poésie, danse, peinture, ...). On cherche de nouveaux moyens pour s’exprimer directement avec et sur les sens.



Ainsi, bien plus qu’une simple transcription de la réalité, Friedrich peint ici une véritable tragédie allégorique du paysage, symboliquement très chargée. L’artiste montre d’ores et déjà que l’important n’est pas l’objet en soi, mais le rapport avec son âme.



Les rochers semble représenter une sorte d’ascenseur conduisant du royaume terrestre à celui des cieux, auxquels aspire le romantique.
La masse rocheuse comme symbole de la vie terrestre au sommet de laquelle l’homme semble à la fois dominer et être submergé par la contemplation, l’admiration d’un au-delà, d’une vérité cachée, l’infini de la nature.
Cette faiblesse de l’individu se justifie d’autant plus par la présence d’une canne sur laquelle il s’appuie et par l’isolement, la petitesse et la solitude face à l’immensité qui l’entoure. D’une certaine manière on pourrait voir là un désir d’évasion, de rêve, d’élévation du sentiment infiniment profond et sublime.



Le premier plan est très peu éclairé, comme s’il était abrité. L’artiste semble symboliser un des thèmes récurrents des romantiques, la transcendance, grâce à ce contre-jour, cette lumière qui vient du fond du tableau de sorte qu’elle semble à la fois dans le tableau et au-delà. En utilisant le sombre pour évoquer la tristesse, les erreurs, les échecs, le peintre utilise des symboles si familiers qu’ils sont complètement intériorisés et semblent échapper à la convention.



Les notions de religion et de foi sont très importantes dans cette oeuvre. Ainsi pour rejoindre Dieu, l’homme devrait il traverser cette mer de brumes hérissée de récifs dangereux, représentant les erreurs désormais dépassées de la vie terrestre. Pour le moment, le personnage semble plongé dans un silence contemplatif. On peut même employer le terme religieux de recueillement.



Ce paysage possède une forte connotation spirituelle.
Même si cette oeuvre semble plus pauvre d’un point de vue technique que certaines réalisation de William Turner ou John Constable, Caspar David Friedrich semble revendiquer ce dépouillement. Ainsi il développe l’impression que ce tableau n’est que pure idée, pure émotion en éliminant tout le pittoresque.
Grâce à l’exactitude et à la finesse avec laquelle est posée la peinture (au mépris voulu d’une certaine virtuosité), l’artiste met en avant dans ce décor intemporel, austère (voire hostile) le contraste des matières. Il évoque les dilemmes qui déchirent le romantique en rapprochant le ciel avec le personnage, le paysage de l’extérieur et de l’intérieur. Cette opposition des contraires marque la rupture de l’espace, le vertige au-dessus de l’abîme. Le peintre cherche cette juxtaposition , cette isolation des motifs, tout en gardant une correspondances entre les formes (lignes paraboliques des sommets des montagnes), métaphores visuelles suggérant de multiples lecture de la représentation.



En quelque sorte, « l’épuration graphique » de l’oeuvre renvoie à l’idée que l’homme se perd dans la contemplation, perd son identité. Et cette manière de laisser parler la nature peut conduire interpréter ce paysage et la traversée à venir comme moyen d’atteindre l’intériorité, cette âme, ce Moi. La nature ne serait alors que la partie visible de la création.



Friedrich nous montre donc ici l’homme romantique (héros et anti-héros à la fois) en pleine contemplation de l’écrasante puissance du paysage naturel. Il met en évidence la condition humaine, à la recherche perpétuelle de Dieu (d’un Dieu, Nature) et qui doit connaître des épreuves pour accomplir sa quête esthétique et mystique de l’infini, pour trouver les réponses à son existence. L’artiste romantique est peut-être représenté ici sous les traits de l’individu aux vêtements verts, en tant que génie, capable de faire le lien entre les différents niveaux de réalités évoqués ci-dessus.