Geste, Trace, Signe, Espace

« GESTES, SIGNES, TRACES, ESPACES »
Figures de l’abstraction française

dans les collections publiques normandes.
Musée des Beaux-Arts de Caen.

Pour pouvoir analyser et discuter correctement le titre de l’exposition d’art abstrait du musée des Beaux Arts de Caen « Gestes, Signes, Traces, Espaces », il convient de bien comprendre et peser le sens de chacun de ces mots.

Si il est un point commun entre ces quinze artistes exposés, c’est cette notion de paysage. Influencés par le Cubisme ou l’Impressionnisme (entre autres), ces peintres de l’abstraction s’inspirent de leurs prédécesseurs, comme Monet et ses « Nymphéas » par exemple.

Cependant, ils ne se contentent pas de copier, d’illustrer ou de représenter la nature. Ils se l’approprient et la restituent sur cet espace qu’est la toile, chargée de leurs expériences. Plus exactement, il s’agit pour eux de trouver de nouveaux moyens d’expression pour rendre compte de leurs impressions, de leur ressenti, en s’affranchissant de tout règle établie. Voilà certainement pourquoi l’on retrouve dans tous ces tableaux non pas des correspondances conventionnelles, mais des rythmes, des mélodies colorées, une musicalité en somme qui aide à comprendre la perception de l’abstraction par ces artistes. Il ne s’agit pas de visions, mais de sensations, de paysages mentaux sensibles.

La référence à d’autres peintres comme Turner chez Debré n’est pas anodine. On retrouve un grand romantisme dans cette exposition.

On peut faire ressurgir la notion de génie, l’être capable d’effectuer la liaison entre deux mondes. Alors que s’affirme l’idée de peinture comme action, les peintres souhaitent abolir la barrière, l’intervalle de temps et d’espace qui les sépare (ainsi que les spectateurs) du tableau. Il semble que la peinture devienne la fusion de pulsions et d’énergies où il n’y a plus alors ni temps ni espace.
Paradoxalement, le tableau abstrait est en lui-même un interstice, un passage, qui permettrait au spectateur de traverser la réalité, vers celle de l’artiste. Ces captures d’émotions (on pourrait presque parler de photographies mentales) semblent fixées sur le vif et mouvantes à la fois, si bien que l’idée de porte, voire de fente chez Devade, devient quasiment naturelle. Au regard de ces rêves colorés, tumultueux et vaporeux, on ressent un grand besoin d’élévation vers un éther, vers un autre ciel. En d’autres termes, le danger ou l’envie de se laisser capturer par la toile, parfois aux allures de piège comme chez Simon Hantaï, est bien présente.

Le goût pour la nature est indéniable. Que se soit du point de vue des matière chez Tal-Coat ou du jeu entre lumière et ombre chez Soulages, ces œuvres restent empreintes d’un réalisme témoignant d’une certaine adoration pour le paysage.
Précisément, ces œuvres sont des empreintes à plusieurs niveaux. Les tableaux étant presque pures émotions ils sont tous chargés des signes distinctifs de celui qui les a faits. Chaque touche de peinture est donc une marque distinctive, un signe dans cette nouvelle recherche de langage. On pourrait même parler d’impression autant dans le sens de l’écriture, comme un sceau sur la toile, que dans le sens de la sensibilité.
C’est donc bien de marques dont il s’agit. Et on pourrait également y voir des signes infamants, des flétrissures, des cicatrices, plus largement des symptômes, un phénomène au caractère perceptible et observable, lié à un état, ou plutôt une évolution, celle de la rupture avec les formes d’art passées.

Le terme de « trace » semble donc tout à fait approprié en tant que suite d’empreintes ou de marques, laissées par le passage d’un être ou d’un objet. Dans le cadre de cette exposition on serait plus tenté de parler de taches laissées par une action, de restes voire de vestiges témoins d’un instant de fulgurance, d’énergie et de spontanéité. L’ensemble des tableaux présentés et chaque tableau individuellement forment une piste vers un nouveau langage d’expression et de perception.

Une piste qui pourrait conclure à l’existence d’une autre vérité. Mais peut-on distinguer des éléments, des indices ou doit-on s’efforcer de ne pas reconnaître, considérant chaque chose comme nouvelle, en s’affranchissant de nos acquis et de nos préjugés ?

Là où le terme de « signe » me semble à double tranchants est dans le cas où on le considère comme un signal. Il ne s’agit pas ici d’un mouvement volontaire et conventionnel destiné à faire comprendre quelque chose au spectateur. Bien qu’il soit question de communication, les signes ne font pas appels, à mon avis, à un sens commun mais à une « encyclopédie personnelle » d’expériences acquises qui, réinterprétées par chacun, donnera lieu à un nombre et à une diversité de ressentis infinis.
On se rapproche plus alors d’un problème linguistique où chaque être possède ses propre lettres et ses propres définitions et où les emblèmes des uns (pourquoi pas les « insignes ») n’auraient pas le même sens chez les autres, voire, dans le pire ou le meilleur des cas, pas de sens du tout. Des « signifiés » différents pour un même « signifiant », voilà ce que recherchent les abstractionnistes. On ne tente pas d’établir des conventions mais de s’exprimer dans un langage universel, celui de l’émotion.
Dans le sens de « signal », le signe doit donc être compris avec modération.

Néanmoins le mot « signe » est employé à juste titre car distinctif, il permet de tenir lieu d’une certaine réalité, complexe, personnelle qui amène l’artiste à définir son style.

Et si le style devient affaire de personnalité (ou vice versa) c’est en empruntant un autre passage, un autre médium pour traverser entre l’idée et la peinture : le corps. Plus précisément ses mouvements, volontaires ou involontaires, révélant un état psychologique dans l’exécution, dans l’action. Autrement dit le geste se fait l’expression de l’impression.

Il est donc très lié au support de ces jaillissements, de ces explosions, qui devient un véritable champs de bataille tant à l’instant de l’action qu’au moment de la perception. Un lieu de tensions permanentes ou de calme éternel qui prend un aspect de mémoire géologique voire topographique à la formation de signes, de matières, de traces, de liquidités, d’ombres et de lumières.
L’espace (ou les espaces) devient donc le milieu caractérisé par l’extériorité de ses parties dans lequel sont localisées nos intériorités, nos perceptions.
La citation de Pascal convient tout à fait ici : « Par l’espace, l’univers me contient et m’engloutit comme un point ; par la pensée je le comprends. ».
Dans cette logique on comprend mieux la raison de ces immenses formats. Cependant je conçois mal l’obligation du cadre, de la restriction. La façade du plus haut des immeubles ne devrait pas être assez grand pour accueillir l’immensité et la majesté de paysages de Hans Hartung ou Pierre Tal-Coat. Paradoxalement le sentiment de frénésie et de rapidité chez Jean Dubuffet est très bien rendu dans ces concentrés que sont ses formats plus petits.
L’espace est en outre très exact pour situer les intervalles et interstices énoncés précédemment.

« Gestes, signes, traces, espaces » me semble donc être une série de termes tout à fait appropriée à cette exposition et qui synthétise bien tous les autres mots qui s’y cachent et lui donnent justement un sens (marques, interstices, symptômes, cicatrices, taches, vestiges, pistes, …).
En guise de tentative de réponse à la question posée précédemment, pour suivre la piste qu’il nous est donné de contempler, de vivre au musée des Beaux-Arts, il convient donc de faire un compromis entre la perception d’éléments nouveaux, donc inconnus et la référence systématique à des acquis. Ce compromis c’est la sensation, l’émotion.
En conclusion, majesté et bruit sourd, frénésie et stridence, simplicité et silence, surcharge et brouhaha, cette exposition d’arts plastiques aurait pu également porter le nom intriguant de « Musique, bruits, sons ». Mais ici encore et ici surtout, les perceptions ne sont qu’affaire de subjectivité.