Man Ray

1-Portrait

Emmanuel Radnitzky, plus connu sous le nom de Man Ray est né le 27 Août 1890 à Philadelphie. Formé au New Jersey, il est sur le point de débuter une carrière longue de plus de cinquante ans, s’intéressant dans un premier temps à la peinture, au dessin et au collage, puis à la sculpture, à la fabrication d’objets et au cinéma.

C’est en 1915 qu’il rencontre Marcel Duchamp au cercle des jeunes artistes modernistes, autour de la Little Gallery d’Alfred Stieglitz.

En 1921, il décide de retrouve son ami Duchamp à Paris et rejoint le mouvement Dadaïste. Pour pouvoir se consacrer à ce nouveau projet, Man Ray se lance malgré lui dans la photographie, pour survivre. Pris à son propre jeu, il devient l’un des photographes les plus populaires de Paris, recevant un grand nombre de commandes commerciales et de la haute société de l’époque.

Provocateur dans l’âme, il annoncera que « la photographie n’est pas de l’art ». Un artiste ne peut se borner à dupliquer le réel. Plus tard, il reviendra sur cette déclaration en disant cette fois que « l’art n’est pas la photographie ».
Cependant, il vient d’énoncer ici la ligne de conduite de son Œuvre : se démarquer du réel, prendre du plaisir à jouer avec l’essence même de la photographie.
Sa « cuisine » le mène à des découvertes comme la rayographie (1922), la solarisation (1929), la surimpression, l’inversion des valeurs, ou encore la déformation par placement du papier. Il fait aussi des montages avec des accessoires.

Man Ray invente et imagine la photo surréaliste en bouleversant les conventions perspectivistes classiques et en conservant cette volonté de représenter un atteinte aux valeurs de l’esthétique traditionnel (comme dans « 8ème rue », 1920).

On retrouve de nombreuses influences dans le travail de Man Ray.
« L’énigme » (1920), reflète très bien le mouvement littéraire français « avant-garde » (caractérisé antre autres par l’écrivain français Isidore Ducasse).
Duchamp évidemment est très présent dans les œuvres de Man Ray, autant dans leur conceptualisation que dans leur présentation (on notera la volonté de se servir de la photographie pour transgresser et non reproduire la réalité dans « Man » et « Woman », 1918 et le côté « ready-made » de « Cadeau », 1921).

En été 1940, Man Ray rentre aux Etats-Unis, laissant derrière lui 20 ans de sa carrière européenne. Se sentant étranger dans son pays natal, il éprouve un sentiment de dépression, que l’on retrouve dans quelques unes de ses œuvres de cette année (« le beau-temps », par exemple).

En novembre de la même année il découvre Holywood et la côte ouest, alors qu’il prévoyait de prendre sa retraite à Tahiti. Il suit ainsi la migration d’artistes européens commencée dans les années 1930. Pendant la seconde Guerre Mondiale, Los Angeles a fourni plus de soutien aux artistes que la plupart des villes américaines.

Néanmoins, ne connaissant pas de grand succès, dû à un public « trop petit » selon lui, il décide en 1951 de revenir à Paris, où il avait connu, quelques décennies plus tôt, un succès marquant.

Entre 1953 et 1960, Man Ray participera à une série d’expositions prestigieuses du Dadaïsme et du Surréalisme, à Los Angeles, Paris et New York.
Emmanuel Radnitzky s’éteint à Paris le 18 Novembre 1976 et est enterré au cimetière Montparnasse.

Doté d’un esprit créatif et audacieux, d’une imagination effervescente et d’une volonté continuelle de remettre en question les notions traditionnelles artistiques, Man Ray joue un rôle essentiel dans la révolution moderniste et est considéré comme un véritable artiste avant-gardiste.


2-Commentaires brefs

“Elevage de poussière” (1920).

Cette oeuvre évoque très bien la proximité qui existait entre l’artiste et Marcel Duchamp.
Alors que ce dernier réalisait son « Grand Verre », Man Ray lui rend visite et décide de prendre en photo l’accumulation de poussière et de débris sur la partie inférieure de ce « Grand Verre ».
Sans connaître les vraies conditions de réalisation de ce cliché, il est très difficile d’affirmer de quoi il s’agit.

On peut imaginer un étrange paysage vu du ciel par un oiseau, en prenant la partie gauche de l’œuvre pour une masse nuageuse, recouvrant les traces de quelque architecture intelligible, qui tiendrait plus de l’extra-terrestre que de l’humain.

La séparation « chaotique » entre les deux parties de l’œuvre et le relief des dessins sur la partie droite évoque une scène littorale. Des lignes tracées dans la sable humide se font recouvrir et disparaissent lentement sous les vagues de la marrée montante.

On a donc ici une très nette impression de mouvement et un déséquilibre entre le statisme des lignes quasi géométriques et l’anarchie des débris.

Le cadrage et l’angle de vue inhabituel sont très représentatifs de la façon de travailler de la nouvelle génération de photographes, qui s’attachent à rendre merveilleuse une réalité qui ne l’était plus après la Première Guerre Mondiale.

Cette œuvre très étrange marque en quelque sorte la façon dont Man Ray explore le médium photographique, non pas pour s’approprier le réel, mais bel et bien pour ouvrir une porte vers une autre réalité.

« L’Enigme » (1920).

Cette photographie est très représentative de l’influence Dada et du mouvement littéraire français dit « avant-garde » sur le travail de l’artiste. La référence est très claire avec « l’Enigme » de l’écrivain français Isidore Ducasse.

On voit ici une immense carpette attachée par des cordes, et dont le relief apparent suggère qu’elle cache quelques objets, dégageant ainsi une impression de dissimulation.

On peut imaginer que toutes sortes de choses, aussi bien vivantes qu’inanimées, se cachent sous cette surface toilée. Dans tous les cas on a à nouveau cette impression de mouvement, comme si les choses voulaient se dévoiler, s’extirper (les plis du tissu), mais se heurtent à un sentiment de tension, exprimés par la « raideur » des cordes.

Avec cette œuvre, annonçant un sujet qui n’est pas visible, et seulement accessible par l’imagination, Man Ray donne une nouvelle dimension à la photographie. Ces reproductions ne deviennent des « images » que grâce à leur titre, lesquels ne conduisent l’observateur vers l’objet que par des voies détournées (on retrouve ce principe dans les « ready-made » de Duchamp par exemple). En combinant ainsi le visuel et le littéraire, l’artiste contribue à créer une photographie « créative », « active », qui sollicite la réflexion du spectateur.

Man Ray nous offre ici une belle preuve de l’importance pour l’artiste du « pourquoi » sur le « comment ». Autrement dit, la primauté de l’inspiration, force engendrant tout acte créateur, sur l’information, qui n’est rien d’autre qu’un désir d’imiter et non de comprendre.

« Space-Writing » ou « Ecriture-Espace » (1937).

Dans cette œuvre, Man Ray expérimente une nouvelle variation du rayographe, grâce à un appareil photo à obstruateur mi-fermé. L’artiste dessine dans l’air avec une petite torche électrique.

On a ici quelque chose de très fantomatique, grâce au recadrage que l’artiste a effectué après la prise de ce cliché. La silhouette de Man Ray que l’on devine en arrière plan semble totalement hors du temps. Car il s’agit bien du temps et de sa déformation. Le temps qui se déroule. Le temps qui se fixe. Pour preuve de ses « paradoxes » du continuum espace-temps, l’image obtenue sur la pellicule est une image en mouvement.

On peut voir les formes dessinées par la torche comme une étrange figure, possiblement identifiable au « moi » intérieur de l’artiste.

Ces mouvements donne à l’œuvre un aspect électrique, comme si on s’attachait à rendre visible ce qui ne l’est pas, des perturbations extrasensorielles. On note les similitudes avec les orages et toutes les notions qui s’y rattachent : inattendus, provoquant des situations marquantes mais improbables, violents (à comparer avec la violence des sentiments). Les orages sont qui plus est des troubles de la nature, qui sont à mettre en relation avec les troubles de l’existence.
Représentant une volonté de matérialiser une certaine beauté éphémère et conceptuelle, cette photographie peut aussi constituer la mémoire d’une vie linéaire, sinueuse, à méandres, en boucle, rayonnante.

Man Ray ouvre donc une nouvelle voie dans la photographie, en inventant une écriture automatique et aléatoire en gardant cette volonté de susciter des impressions, de sentiments, mettant tous nos sens en éveil.
Qualifié de « poète qui écrit avec la lumière », l’artiste utilise une nouvelle fois la photographie à d’autres fins que celles pour lesquelles elle a été créée.

« Le Violon d’Ingres » (1924).

Cette image reprend la ligne tant de fois répétée comme signe allusif au violon ou à la guitare.
Cette œuvre est très représentative du parcours du photographe, car elle réunie la plupart des thèmes qui lui ont été chers au cours de sa carrière : la femme (qu’il a certainement glorifié, mais aussi ridiculisée), les instruments silencieux, et c’est là un des rares exemples où il ajoute à une photo un élément graphique par collage ou photomontage.

« Le Violon d’Ingres » peut être interprété à plusieurs niveaux. La silhouette et la pose du buste et des hanches de Kiki de Montparnasse (qui sera son modèle pendant plusieurs années), rappelle certains tableaux d’Ingres (comme « les baigneuses de Valpinçon » par exemple).
On peut donc considérer cette image comme un hommage humoristique au maître Ingres (notons que le peintre était aussi violoniste à ses heures perdues).

A nouveau ce montage se révèle être très poétique et reflète une sérénitude et un calme propre aux symboles évoqués ici : le violon, le jeu d’échec, …

Ici la femme prend des airs d’instrument de musique, telle une muse. Quelle plus belle déclaration l’artiste pourrait-il faire à une femme ?


3-MON CHOIX DE PHOTO

“ Integration of shadows ” – « Woman » (1919).
Cette série de photos est très énigmatique. Aussi appelée « Man » et « Woman » , Man Ray intervertira les noms en 1921 pour le salon Dada à Paris.

Je choisis ici de m’intéresser à la photographie initialement appelée « Woman », que je trouve plus intéressante.

« Woman » est un arrangement de certains objets de la pièce noire de l’artiste, pour former une image de femme. Deux réflecteurs de lumière en métal et six épingles disposées au bord d’une plaque de verre recevant de la lumière se reproduisent en une ombre précise.

On peut voir un certain paradoxe dans cette photo. La parfaite géométrie des épingles accrochées sur la plaque de verre font penser à un certain emprisonnement (par exemple les corsets) et suggère que le moindre effleurement pourrait faire brusquement refermer le panneau comme les feuilles d’un attrape-mouche (allusion au mariage ?). Paradoxalement donc, dans le prolongement de cet « alignement austère », on trouve les deux formes rondes, douces et généreuses, que l’on pourrait considérer comme le symbole de la fertilité féminine.

Car il y a dans cette œuvre quelque chose de profondément érotique. On peut voir dans le « V » formé à l’extrémité des plaques de verre, une allusion métaphorique à l’anatomie féminine.

Cette composition fait preuve d’un certain dynamisme presque mécanique qui n’est pas sans rappeler la danse et l’élégance, l’évasion qui s’y rattache.

Les matériaux employés apportent également une autre dimension dans l’interprétation de cette œuvre. Le verre peut faire allusion à la pureté, la virginité, mais aussi la transparence de la femme, ou encore le fait que tout soit transparent aux yeux de la femme. Le métal quant à lui suggère la froideur, qui peut ici être interprétée comme la force de la femme.

On note l’importance donnée à l’ombre dans cette photographie, qui devient presque l’élément dominant. Sur un plan plus général, on peut imaginer qu’ici, l’artiste envisage la femme (et l’homme) non pas comme être sexué, mais plutôt en tant qu’Homme, créature, ombre de Dieu.

Si j’ai choisi cette photographie c’est parce qu’elle est en quelque sorte pour moi le reflet presque parfait de l’image de la femme. Dans un sens plus large, elle est l’écho de tout un univers et d’une façon d’être particulière. Représentant à la fois l’enfermement et la liberté avant-gardiste d’une femme que l’on dira « moderne », l’attirance fusionnelle et la distance poétique, cette photographie est le symbole du grand paradoxe de la femme et de ses relations avec l’homme.