Trees

"Arbres" est une série de dessins produits selon le protocole suivant :
Placer une feuille de papier devant un arbre, sur un support stable.
Fixer un ou plusieurs outils produisant une trace aux extrémités des branches (crayon, feutre, pinceau, ...).
Ajuster la distance entre la feuille et l’extrémité de la branche pour que l’outil traçant soit en contact avec la feuille tout en étant mobile.
Laisser agir le vent et les branches pendant une durée variable (entre une heure et une journée).

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Il y a dans "Arbres" quelque chose de l’ordre de l’écriture, comme un écolier qui recouvre les pages de lettres irrégulières, une personne qui griffonne en téléphonant, un visiteur qui grave son nom dans la pierre d’un monument.
Il n’y a ni syntaxe ni logique dans ces dessins, mais un frémissement de l’être, un murmure.
Ils sont le résultat d’une relation, d’une combinaison de facteurs extérieurs complexes (qui peuvent être qualifiés de "hasardeux") à un instant donné. Le moment où l’on voit naître au bout de l’outil qui trace quelque chose à la fois attendu (je sais que ce crayon est bleu) et inattendu (mais quel bleu ? Quel trait bleu ?).
Comme dans une opération chirurgicale d’une extrême finesse, tout se joue à ce moment infinitésimal où la cire du crayon (la pointe du feutre, les poils du pinceau, ...) approche le grain du papier.
L’outil survole la surface en traçant des lignes et des signes potentiellement évocateurs, et se pose par intervalles dans une effusion impétueuse.
Adhérence singulière. Souvenir d’un attouchement.

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Car il n’y a jamais que le souvenir ou l’annonce du trait. Le temps est en perpétuelle incertitude. Le passé du trait est aussi son avenir.
"Arbres" c’est une calligraphie dysgraphique. Mais tandis que le jet chinois par exemple comporte un grand danger, celui de "rater" la figure (en manquant l’analogie), le tracé des arbres n’en comporte aucun. Il est sans modèle, sans instance, sans début, sans fin (seul le protocole définit la durée de l’action, mais l’arbre n’en est pas conscient), il est sans risque. Il est.
Et sur le papier peut alors apparaître le dessin, absous de toute fonction technique, expressive ou esthétique.
Prenons un dessin d’architecte ou d’ingénieur, l’épure d’un appareil ou de quelque élément immobilier ; ce n’est alors nullement la matérialité du graphisme que nous voyons ; c’en est le sens, tout à fait indépendant de la performance du technicien ; en somme, nous ne voyons rien, sinon une sorte d’intelligibilité.
Devant une écriture tracée à la main, c’est bien encore l’intelligibilité des signes que nous consommons, mais des éléments opaques, insignifiants - ou plutôt d’une autre signifiance - retiennent notre vue (et notre désir) : le tour nerveux des lettres, le jet d’encre, l’élancement des jambages, tous ces accidents qui ne sont pas nécessaires au fonctionnement du code graphique et sont par conséquent, déjà, des suppléments.

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"Arbres" ne donne à lire aucun signe constitué ; plus aucun message fonctionnel ne passe. Le désir est dans la performance de l’analogie, dans l’évènement qui permet à la feuille d’exister, de signifier.
Avec "Arbres opus n°17" la couleur fait son apparition dans le protocole.
Ce n’est plus un solo mais une symphonie.
C’est une audition colorée (1).
Pour qu’il y ait couleur, il n’est pas nécessaire qu’elle soit intense, violente, riche ou même délicate, raffinée, rare ou étale, pâteuse, fluide, ... Il suffit qu’elle apparaisse, qu’elle soit là, qu’elle s’inscrive comme un trait d’épingle dans le coin de l’oeil.
Une paupière qui se ferme, un léger évanouissement.
Une couleur toujours surprenante, unique, neuve à chaque "coup".
Il ne s’agit pas là d’une peinture, mais d’un coloriage, rare et dense, interrompu, à vif qui ne donne pas à lire une vraisemblance, mais un geste.
C’est un corps en tant qu’il griffe, qu’il effleure, qu’il chatouille.
Le trait, si souple, léger ou incertain soit-il, renvoie toujours à une force, une direction. Il donne à lire la trace d’un instant. Une action redue visible.
"Arbres" propose une solution à : comment faire un trait qui ne soit pas bête ?
Comme les compositions des avant-gardes musicales du début du XXème siècle, il y a dans "Arbres" une dissonance poétique, tactique, qui s’affranchit de la platitude des codes graphiques et des systèmes tonals.
"Arbres", c’est un trait qui n’en fait qu’à sa branche.

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(1) Le terme "d’audition colorée" vient des théories médicales du XIXème siècle qui tente de définir un des symptômes produit par les synesthésies. Il pourrait s’agir d’une origine physiologique qui relèverait soit de la pathologie individuelle, soit de la perception sensible, latente en tout être humain. Il pourrait également s’agir d’un facteur psychologique, faisant des correspondances entre les couleurs et les sons (ou entre toutes autres sensations), de simples associations d’idées fournies par l’expérience commune ou liées au vécu de chacun.
John Cage attire l’attention sur les prédispositions sémantiques de ce genre de phénomènes. Par exemple, en allemand, "Farbe" désigne à la fois la couleur et le timbre instrumental.